28 février 2009

Le passager du Polarlys

de Georges Simenon

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C’est une maladie qui s’attaque aux bateaux, dans toutes les mers du globe, et dont les causes appartiennent au grand domaine inconnu qu’on appelle le Hasard. Si ses débuts sont parfois bénins, ils ne peuvent échapper à l’œil d’un marin.

Tout à coup, sans raison, un hauban éclate comme une corde de violon et arrache le bras d’un gabier. Ou bien le mousse s’ouvre le pouce en épluchant les pommes de terre et, le lendemain, le « mal blanc » le fait hurler. A moins qu’il ne s’agisse d’une manœuvre loupée, d’un canot qui vienne se jeter étourdiment sur l’étrave.

Ce n’est pas encore le mauvais œil. Le mauvais œil exige la série. Mais il est rare qu’elle ne suive pas, que la nuit, ou le lendemain, on ne constate pas un nouvel avatar. Dès lors, tout va de mal en pis et les hommes, mâchoires serrées, n’ont qu’à compter les coups. C’est le moment que la machine, après avoir tourné trente ans sans une panne, choisira pour s’enrayer comme un vieux moulin à café.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1932)

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Les 13 coupables

de Georges Simenon

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Les adversaires étaient de taille l’un et l'autre. Au point qu'au Parquet, l’opinion générale était que le juge d’instruction Froget allait enfin se casser le nez, ce qui n’était pas pour déplaire à tout le monde.

Il était assis devant son bureau, dans une pose qui semblait inconfortable, une épaule plus haute que l'autre, la tête penchée. Comme toujours, il était noir et blanc: le blanc de sa chair, de ses cheveux taillés à la Bressant, et de son linge empesé ; le noir de son complet rigide.

Tel quel, certes, il datait un peu. Maintes fois on s’était demandé s’il n’était pas encore atteint par la limite d’âge, car il y avait un lustre qu’il paraissait soixante ans.

J’ai fréquenté sa maison du Champ-de-Mars et je voudrais me permettre une impression personnelle. Jamais homme ne m’a écrasé davantage, fait douter autant de mon opinion de moi-même que M. Froget. Je lui racontais une histoire. Il me regardait d’un air qui pouvait passer pour encourageant. Je terminais. J’attendais un avis, un commentaire, un sourire.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1932)

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Le haut mal

de Georges Simenon

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Le gamin poussa la porte et annonça, en regardant la femme de ménage qui, les mains sanglantes, vidait les lapins:

– La vache est morte. Son vif regard d’écureuil fouillait la cuisine, à la recherche d’un objet ou d’une idée, de quelque chose à faire, à dire ou à manger et il se balançait sur une jambe tandis que sa sœur, ronde et frisée comme une poupée, arrivait à son tour.

– Allez jouer, prononça Mme Pontreau avec impatience.

– La vache est morte !

– Je le sais.

– Vous ne pouvez pas le savoir, puisqu’elle vient de mourir. Mme Pontreau se leva, bouscula le gamin.

– Toi aussi, va jouer, cria-t-elle à la petite fille. Et elle referma la porte, tandis que, dehors, les gosses cherchaient une occupation. Mme Pontreau n’avait pas menti. Elle savait que la vache était morte. Elle était au courant de tout ce qui se passait à la ferme.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1933)

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Un crime en Hollande

de Georges Simenon

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Quand Maigret arriva à Delfzijl, une après-midi de mai, il n’avait sur l’affaire qui l’appelait dans cette petite ville plantée à l’extrême nord de la Hollande que des notions élémentaires.

Un certain Jean Duclos, professeur à l’université de Nancy, faisait une tournée de conférences dans les pays du Nord. A Delfzijl, il était l’hôte d’un professeur à l’Ecole navale, M. Popinga. Or, M. Popinga était assassiné et, si l’on n’accusait pas formellement le professeur français, on le priait néanmoins de ne pas quitter la ville et de se tenir à la disposition des autorités néerlandaises. C’était tout, ou à peu près.

Jean Duclos avait alerté l’université de Nancy, qui avait obtenu qu’un membre de la Police Judiciaire fût envoyé en mission à Delfzijl. La tâche incombait à Maigret. Tâche plus officieuse qu’officielle et qu’il avait rendue moins officielle encore en omettant d’avertir ses collègues hollandais de son arrivée. Par les soins de Jean Duclos, il avait reçu un rapport assez confus, suivi d’une liste des noms de ceux qui étaient mêlés de près ou de loin à cette histoire.

Ce fut cette liste qu’il consulta un peu avant d’arriver en gare de Delfzijl.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1931)

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Les 13 mystères

de Georges Simenon

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Joseph Leborgne compulsa quelques dossiers, choisit presque au hasard une chemise qu’il me tendit. Sur cette chemise, il s’était contenté de coller des mots découpés dans un journal, où ils avaient constitué un titre en caractères gras : L’affaire Lefrançois. – Une affaire pour débutant ! me dit-il. Je parie qu’après cinq minutes vous claironnez la solution. Et il ne s’occupa plus de moi.

Il alla s’asseoir dans un fauteuil, devant le radiateur électrique, et il tira à lui un guéridon sur lequel était posé un pot de confiture chinoise. La plus mauvaise plaisanterie jouée à Joseph Leborgne avait été de l’appeler ainsi, car il portait son nom aussi mal que possible. C’était un homme de trente-cinq ans environ, plutôt petit et mince, extrêmement soigné. Il avait horreur des complications de la vie au point qu’il s’obstinait, étant célibataire, à vivre à l’hôtel, où il se faisait le plus souvent servir ses repas dans sa chambre.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1932)

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Les 13 énigmes

de Georges Simenon

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Place Saint-Georges, une voiture rouge, de la série G.7, s’arrêta à quelques mètres de nous et une jeune femme en sortit vivement, tout emmitouflée de fourrures. Elle tendit un billet au chauffeur et s’en alla sans attendre la monnaie.

– Prenez-le, dis-je, en désignant le taxi à mon compagnon.

– Du tout ! Prenez-le, vous !

– J’habite à deux pas d’ici…

– Qu’importe ! Je vous en prie…

Je cédai.Je lui tendis la main, bien que nous ne nous connussions que de fraîche date. Il me présenta sa main gauche, car, de toute la soirée, sa main droite était restée enfouie dans la poche de son veston. Et l’instant d’après, j’étais sur le point de le rappeler. Car je tombais brusquement en plein drame, en plein mystère.

Dans la voiture où je m’étais engouffré, je heurtais quelque chose. J’avançais la main et je m’apercevais que c’était un corps humain.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1932)

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L'âne rouge

de Georges Simenon

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Un navire qui descendait la Loire lança deux coups de sirène pour annoncer qu’il évoluait sur tribord et le cargo qui montait répondit par deux coups lointains qu’il était d’accord. Au même moment le marchand de poisson passait dans la rue en criant et en poussant sa charrette qui sautait sur les pavés.

Avant d’ouvrir les yeux, Jean Cholet eut encore une autre sensation: celle d’un vide ou d’un changement. Ce qui manquait, c’était le crépitement de la pluie sur le zinc du toit voisin, qui avait accompagné son sommeil pendant la plus grande partie de la nuit. Maintenant, il y avait du soleil. Il en avait plein les paupières closes. Il était tard, au moins huit heures et demie, puisque le marchand de poisson passait déjà. Cholet ne l’entendait de son lit que quand il était malade et qu’il n’allait pas au journal.

Il se dressa soudain, ouvrit les yeux. La mémoire lui revenait en partie. Ce matin-là n’était pas un matin comme les autres et il y aurait des heures désagréables à passer, en dépit du soleil oblique qui empourprait les fleurs roses du papier peint. Rien que le geste de se lever lui donna mal au cœur et, lorsqu’il fut debout sur la carpette, il hésita à se recoucher tant il avait la tête vide.

Il avait été ivre et il en gardait un mélange de déséquilibre et d’écœurement, avec une pointe inattendue d’allégresse.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Fayard (1933)

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Le petit saint

de Georges Simenon

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Il avait entre quatre et cinq ans lorsque le monde commença à vivre autour de lui, lorsqu’il prit conscience d’une vraie scène se jouant entre des êtres humains qu’il était capable de distinguer les uns des autres, de situer dans l’espace, dans un décor déterminé.

Il n’aurait pas pu préciser, plus tard, si c’était en été ou en hiver, bien qu’il eût déjà le sens des saisons. Probablement en automne, car une légère buée ternissait la fenêtre sans rideau et la lumière du bec de gaz d’en face, seule à éclairer la chambre, jaunâtre, semblait humide. Avait-il dormi? Son corps était chaud sous la couverture. Aucun bruit particulier ne l’avait éveillé en sursaut.

Il avait seulement entendu, derrière le rideau, qui n’était qu’un vieux drap de lit suspendu à une tringle, un halètement familier, entrecoupé de gémissements, avec parfois le grincement des ressorts du lit. C’était sa mère qui couchait dans ce lit, presque toujours avec quelqu’un.

Puis, du même côté que lui du drap tenant lieu de cloison, il y avait Vladimir, ensuite Alice, ensuite les jumeaux, lui-même, chacun sur sa paillasse, et, contre le mur, le bébé dans son lit-cage.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Presses de la Cité (1965)

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Le chat

de Georges Simenon

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Il avait lâché le journal, qui s’était d’abord déployé sur ses genoux puis qui avait glissé lentement avant d’atterrir sur le parquet ciré. On aurait cru qu’il venait de s’endormir si, de temps en temps, une mince fente ne s’était dessinée entre ses paupières.

Est-ce que sa femme était dupe ? Elle tricotait, dans son fauteuil bas, de l’autre côté du foyer. Elle n’avait jamais l’air de l’observer, mais il savait depuis longtemps que rien ne lui échappait, pas même le tressaillement à peine perceptible d’un de ses muscles.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Presses de la Cité (1967)

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Le passage de la ligne

de Georges Simenon

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J’ai franchi trois fois la ligne, la première fois en fraude, avec l’aide d’un passeur, en quelque sorte, une fois au moins légitimement, et je suis sans doute un des rares à être retourné de plein gré à son point de départ.

Éditions LE LIVRE DE POCHE

Édition originale: Presses de la Cité (1958)

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