Deux hommes, au milieu d'un quartier nord-africain, en pleine banlieue parisienne. Mais ces deux hommes-là ne sont pas comme les autres. Ils ne se séparent jamais d'une valise contenant quelques tubes d'acier de quatre kilos chacun.
Et dans la journée, ils cherchent. Ils cherchent des angles favorables, comme on dit... Des angles qui permettront, sans erreur possible, de commettre un des plus effroyables crimes que l'on puisse commettre à l'heure actuelle.
Déclaration de Valérie Touret, concierge, 19, rue Denis-Poisson - Paris-XVII :
" Monsieur Lucien ! Un mou qui passe ses journées à lire des journaux de bourses, à écouter les informations économiques à la radio. Il écrit des chiffres sur des bouts de papier. Y en a partout.
" Sa femme, Marie-Josée ! Une moins que rien. Elle vit en ménage avec un nommé Gérard Lebail qui n'a pas l'air bon à grand-chose, lui non plus.
" Notez bien, Monsieur le Commissaire, que c'est pas pour dire du mal... Mais je constate... "
Par comble d'infortune fera sans doute sursauter plus d'un amateur de faits divers, d'abord parce qu'il en évoque plusieurs, ensuite et surtout parce qu'il répond peut-être à une des plus angoissantes énigmes de ces dernières années.
Enfin, parce qu'il tend à prouver que :
Lorsqu'on est riche, puissant, influent, honoré, respecté, craint, admiré et bien-pensant ;
Lorsqu'on est heureux en affaires, en politique, en amour et en famille :
On a tout de même tort de croire que c'est arrivé...
Lorsque l'on imprime des billets de banque, on procède en général à des tirages sévèrement contrôlés, mais lorsqu'on a décidé d'imprimer de la fausse monnaie, on procède alors à des tirages illimités.
Nous avons tous en tête les extraordinaires faux billets faits par les Allemands et destinés à être parachutés sur l'Angleterre pour ruiner l'économie anglaise. C'est d'ailleurs avec ces faux billets qu'a été payé l'espion Ciceron. Mais si les billets imprimés ont été en majeure partie immergés dans un lac autrichien, il n'en reste pas moins que les plaques merveilleusement gravées par un faussaire de génie n'ont jamais été retrouvées.
C'est autour de ces plaques que va se livrer un duel acharné.
En toutes choses, le professionnel a bien raison de redouter l'amateur. Car si sincère que soit ce dernier, il y a de grandes chances qu'il ignore la règle du jeu. Et c'est précisément ce qui le rend redoutable.
C'est ce à quoi pensait Steimer en posant, ce matin-là, le pied à Orly, débarquant de Beyrouth.
Il tenait à bout de bras une petite valise contenant de quoi tuer en quelques secondes tous les voyageurs de l'aérogare et même ceux qui, y arrivant ou en partant, se trouvaient dans un cercle de cinq kilomètres de rayon.
Le boulevard Rachid Sharpah a 12 kilomètres de long. Un urbanisme à faire pâlir les urbanistes les plus audacieux.
A lui seul, il justifie presque ce délégué que l'Emirat entretient à longueur d'année pour être représenté à l'O.N.U. à New York.
A un bout du boulevard, face au palais, le bourreau exécute au sabre, une fois ou deux par semaine.
A l'autre bout du boulevard, du pétrole... des millions de tonnes de pétrole, une marchandise pour laquelle les grands de ce monde sont prêts à bien des concessions.
Peu avant la Pentecôte, le « Cuego » fut remis aux autorités espagnoles. Il vivait en France, dans une villa isolée, à quelques kilomètres de cette province basque où, trente-cinq ans plus tôt, il avait fait fusiller, un soir, trois cent cinquante phalangistes.
Le dimanche de la Pentecôte, un jeune savant français traversa clandestinement la même frontière, emportant avec lui la documentation relative à une stupéfiante découverte.
L'homme qui débarqua clandestinement cet après-midi là, à l'aérodrome de Dar el Beida, en compagnie de son assistant, était un chirurgien mondialement connu.
Spécialiste des fractures par balles, il venait tenter de "réparer" Hassan Mouhedine, sérieusement mis à mal par la décharge à bout portant d'un fusil de chasse à canon scié.
Hassan Mouhedine aussi était une personnalité mondialement connue : technocrate distingué, il " inspirait " la politique algérienne en matière de pétrole.
Et précisément, à cette époque, on parlait beaucoup du Sahara.
Les très distingués membres du « Cochrane », le. club le plus fermé de Londres, jetaient souvent un regard sur le monumental coffre-fort trônant dans leur salle de jeux.
Ce meuble désuet contenait de quoi faire trembler le Royaume-Uni.
Mais la tradition, l'honneur, voire l'humour britannique, exigeaient qu'il ne soit jamais ouvert... Sauf pour y placer de nouveaux chèques sans provision signés par des joueurs imprudents.
Un jour, on acheta le « Cochrane ».
Dès lors, les rapports franco-britanniques se compliquèrent singulièrement.
Le code de procédure pénale est une chose. La façon de l'utiliser en est parfois une autre. Damiano, jeune juge d'instruction, commence son enquête.
Alors vont se dresser, d'abord discrètes et subtiles, puis violentes et menaçantes, des puissances qui n'ont pas forcément de liens entre elles : l'ordre, la société, l'argent, les amis, la politique. Elles ne sont pas foncièrement bonnes ni foncièrement mauvaises. Mais la justice qui compte avec elles doit se résigner à suivre son cours.
Exemple : le garçon à cheveux longs et en blouson qui sort du luxueux hôtel particulier de Neuilly, ne vient pas de commettre un fric-frac.
Mais seulement - en tant que médecin de garde - de refuser le permis d'inhumer Charles Nicoleau, décédé une heure plus tôt.
Et ça ennuie drôlement le commissaire du coin !
Car Charles Nicoleau, secrétaire général des Démocrates Urbains, avocat très connu et défenseur de la veuve et de l'orphelin, ne serait, parait-il, pas mort d'une façon très catholique. Et ça risque de faire des histoires. Pour ça, oui...
Steimer n'a jamais été un homme d'argent. Il n'empêche que ce matin, il se sentait comme bercé par les propos aimables du « singe ».
Plus exactement, il cherchait à calculer de tête ce que représentaient dix pour cent des cinq cent mille deutchmarks offerts par la Bundeskriminelamt à la S.D.E.C.E.
Il se prit alors à penser que ça devait représenter pas mal d'ennuis, pas mal de dangers, pas mal de déceptions.
— Vous comprenez qu'à une veille d'élections, continuait Borde, les Allemands préfèrent payer un agent étranger plutôt que de commettre la moindre gaffe politique. Bref, vous toucherez six millions en prime si vous retrouvez Pierre Ebert qui vient de disparaître à Beyrouth.
- Si j'ai bien entendu, Monsieur, vous avez dit en parlant de Aloysius, « c'était une tête d'oeuf », Dois-je en conclure qu'il a cessé brusquement d'être un contribuable ?
- Exactement.
- Infarctus ?
-Coups de carabine.
- Où ?
- Manille Air-Port. Aloysius Mac Cawley était chargé de sonder le gouvernement philippin sur ses éventuelles réactions dans le cas d'un retrait accéléré de nos troupes du Sud-Viêtnam...
D'un côté, il y a le bel André Cantoni. Patriote français sûrement, mais buveur, dépensier, bavard, amateur de femmes et de jeu.
Il y a aussi Jacob Hendryx : un exploit pendant la guerre, mais du mauvais côté : il a fait sauter un foyer de G.I.'s à la libération de Bruxelles il y a eu cinquante morts. Et, pour finir, Willy. Le plus clair de ses journées, il le passe, dans son magnifique bureau de l'Europort, à observer, jumelles en mains, le mouvement des bateaux qui entrent ou sortent du port de Rotterdam.
La cellule sentait l'urine sèche, la sueur froide et le phénol. La toile de la camisole de force elle-même et ses courroies avaient cette même odeur ignoble. Elles avaient été imprégnées longuement par la sueur d'angoisse, la bave et les déjections de centaines de malheureux qu'on avait ficelés et traînés, écumants et hurlants, dans cette petite pièce obscure et fétide. Et leurs cris étaient montés vers les cloisons tendues de toile caoutchoutée et s'y étaient perdus.
" Je vous en prie, dit le petit médecin à la blouse grise, criez si vous avez envie de crier. C'est fait pour ça. "
La préposée au courrier de l'Hôtel Matignon ne porta guère d'intérêt à cette banale enveloppe postée à la gare de Milan.
Aussi, avec un peu de malchance, les dix feuillets, au texte d'ailleurs incompréhensible, auraient-ils pu se retrouver dans la corbeille à papier, comme étant l'oeuvre d'un mauvais plaisant ou d'un fou.
Finalement, ces dix feuillets se retrouvèrent sur le bureau de Borde, à la S.D.E.C.E.
Ils représentaient, à peu près. une quarantaine de, milliards !