Deux grappins d'acier se refermèrent sur son cou, le rivant à son siège. Il eut un soubresaut violent, lâcha le volant pour saisir les poignets de son agresseur, mais ses carotides étaient comprimées dans un étau mortel qu'il ne put desserrer.
Il extirpa de l'une de ses poches un couteau à deux lames dont il déplia la plus petite. Il en abaissa la pointe sur la chair tendre et lisse, y traça cruellement un sillon sanglant, avec une lenteur calculée.
Lola se tendit comme un arc en exhalant un cri que le bâillon amortit aux trois quarts.
Plaqué au sol, Coplan resta une fraction de seconde sans bouger, puis il tira furieusement sur deux hommes qui se sauvaient. Un silence de mort tomba sur la route...
Le poing crispé sur la crosse de son automatique, Francis jeta un rapide regard autour de lui afin de mesurer ses chances de fuite. Si l'un des deux inconnus laissait voir que les traits de Coplan ne lui étaient pas étrangers, Coplan ne pourrait tenter sa chance qu'en tirant le premier.
Coplan fut brutalement projeté à terre et sa tête heurta le plancher. Son agresseur lui assena un coup de poing sur le front et le crâne de Francis cogna le sol une seconde fois, assez fort pour le priver de réflexes. L'assaillant, l'ayant agrippé au col de sa veste, entreprit de le faire basculer dans la mer.
Le Mauser cracha deux fois. Malgré le silencieux, les détonations résonnèrent dans le calme de la nuit. La tête de Scheinkel se pencha sur le côté, puis elle entraîna le torse et le corps bascula. Deux taches de sang s'élargirent sur le sol.
Coplan tira de sa poche un couteau à cran d'arrêt dont il fit jaillir la lame effilée. Avec soin il entoura de son mouchoir le manche du poignard, se pencha, ausculta les omoplates du Belge. Ayant déterminé avec précision l'endroit où la lame devait pénétrer, il appuya la pointe de celle-ci, et avec une pression lente, il enfonça l'acier jusqu'au coeur.
- Dis donc, tu l'as mis dans un bel état, mon copain...
Les genoux de Ginette s'amollirent. Instinctivement, elle recula, le visage décomposé. Le type l'examinait comme une bête curieuse. Que Blay se fût laissé détruire par cette fille paraissait renversant.
- En somme, il a eu de la veine, reprit l'inconnu, sarcastique. Je serais curieux de voir comment tu as fait.
Sans la quitter des yeux, il appliqua une main moite sur son décolleté, la repoussa vers le divan.
- Oui, dit-il. Je voudrais bien savoir. Et je ne déteste pas le risque.
Le mystère des romans policiers, la cruauté des romans noirs, l'action des romans d’aventures, voilà ce que vous trouvez dans les célèbres romans d'espionnage de Paul KENNY.
Malgré le brouillard humide et sale qui estompait les maisons, Chester Kinley ne tenait pas à prendre des risques inutiles. Les deux mains enfoncées dans les poches de sa gabardine grise, le chapeau rabattu sur le front, il marchait en se tenant le plus possible dans les zones d’ombre. De temps à autre, la sirène d’un remorqueur, déchirant brusquement la rumeur confuse qui venait du port, lançait dans la nuit sa plainte rauque.
Au coin de Folsom Street, Kinley hésita une fraction de seconde. Le couple qu’il avait pris en filature à la sortie du Minna’s Bar, et qu’il suivait depuis un bon quart d’heure, avait tourné à gauche… Selon toutes apparences, la fille emmenait donc le type au Nausicaa, un sordide hôtel de passe tenu par un Grec dans Stillman Street.
— Nous avons besoin de vos services, Werner. Je me fie à vous pour trouver un endroit tranquille où nous pourrons parler à l’aise. Appelez-moi Lindsey.
Svoboda ne lui décocha pas un regard, et continua d’avancer d’un pas rapide.
— Il n’y a pas d’endroit tranquille à Vienne, émit-il d’un ton neutre. Vous devriez le savoir… Mieux vaut rester en plein air. Allons voir les illuminations du Stadt-Park.
Quand ils eurent quitté les artères fréquentées et se furent engagés dans les allées désertes du parc, Lindsey rouvrit la bouche :
— Êtes-vous disponible pour le moment ?
Svoboda avait pour principe de ne jamais répondre sur-le-champ. Une réplique spontanée n’est jamais la bonne.
Une exaltation bizarre agitait le cœur et les nerfs de Théo Burckel tandis qu’il remontait la rue du Mont-Blanc. On a beau se croire blindé, la vie vous réserve toujours des surprises, se disait-il.
Pendant dix ans, depuis que son exil avait commencé, il s’était acharné contre le mauvais sort ; il avait lutté jour après jour, surmonté toutes les déceptions, triomphé de toutes les menaces, déjoué tous les pièges que le destin aveugle lui tendait. Et puis, finalement, quand il avait été obligé de s’enfuir de Zurich par suite de sa propre maladresse, son moral avait brusquement changé. Seul, sans argent, traqué, il était encore parvenu à tenir le coup pendant dix jours.
Mais c’est alors qu’il s’était rendu compte subitement qu’il n’y avait plus d’issue : le chemin tortueux de sa pauvre existence sur cette planète maudite débouchait dans une impasse, et le dernier choix qui s’offrait était celui que connaissent tôt ou tard tous les desperados du monde : le crime, la prison, la mort.
La sonnerie aigre du téléphone, rompant de façon inattendue le silence douillet du petit appartement, fit tressaillir Lena. L’appareil n’appelait que deux ou trois fois par semaine, et Lena savait d’avance de quoi il s’agissait. C’est pourquoi ses nerfs se crispaient chaque fois que cette sonnerie autoritaire éclatait dans le calme de sa solitude.
Étalée à plat ventre sur un divan, coudes écartés, Lena détacha son regard du magazine qu’elle feuilletait et détourna la tête pour regarder l’énervant ustensile noir d’où jaillissaient des trilles impérieux. Une expression boudeuse alourdit sa lèvre inférieure, mais néanmoins elle allongea le bras pour saisir le combiné et le porter à son oreille.
La toute première fois que Sébastien Meyers avait vu la célèbre avenue – c’était en 1935, et il avait alors 23 ans – il avait éprouvé un choc psychologique extraordinaire. Il venait d’arriver en France, après une lamentable odyssée. (Deux années de prison à Varsovie, à la suite d’une bêtise d’étudiant : vol d’une voiture, un soir de chahut…)
À peine débarqué du train, à la gare de l’Est, il était monté dans un autobus qui l’avait déposé à la Concorde. C’était un soir d’avril. Les Champs-Élysées resplendissaient de leurs néons multicolores… Pour le jeune exilé polonais, cette vision grandiose et féerique avait été décisive. Il était resté plus d’une heure immobile, assis sur la fontaine de la place de la Concorde, les yeux éblouis, les mains jointes.
D’un seul coup, toute sa misère intérieure avait été balayée : son drame familial à Varsovie, l’interminable calvaire de la prison, le long voyage sordide à travers l’Allemagne, le désespoir d’un avenir sans issue, toutes ses pensées sinistres avaient disparu. Et, pour compléter ce miracle, une formidable certitude s’était brusquement emparée de lui, quelque chose comme un coup de foudre : ils allaient s’aimer d’un grand amour, Paris et lui !… Cette vieille cité pétrie de gloire et de souffrance, c’était son destin ! Il se donnerait à elle, elle se donnerait à lui.
Venant d’Istanbul, l'Orient Express traversa en pleine nuit la dernière frontière. À quatre heures moins le quart, il démarra de la gare de Vallorbe et fonça vers Paris.
Dans un compartiment individuel de wagon-lit première classe, un voyageur re-glissa son passeport dans sa serviette de cuir fauve. Un vague sourire joua sur son visage boursouflé, s’effaça aussitôt. Même seul, Milan Putnik répugnait à extérioriser ses sentiments. Pensif, il éteignit la lumière, puis releva le store qui masquait la fenêtre. Il ne vit pas grand-chose.
Une obscurité presque totale engloutissait le paysage ; une rare lumière dérivait parfois au loin, fondait dans la distance. Mais Putnik savait qu’au-delà de la vitre, c’était la campagne française, un pays d’abondance, de beauté, où il faisait bon vivre…